Pères et repères Mon premier héros, mon premier amour 18 juin 2009
On peut déplorer que les mères soient débordées, les
pères trop absents et les enfants, ballottés.
Au nom de quoi vivre, travailler, vieillir? S'il y avait
une seule réponse à cette question existentielle ce serait : au nom de tes
père et mère, de tes fils et filles. Au nom du maillon que tu es dans la chaîne humaine.
À l'occasion de la fête des Pères, je propose aux
lecteurs de ce carnet Web un bref dialogue avec un de mes enfants. J'ose me
prononcer avec émoi sur la délicate question de la paternité, autant du point
de vue du fils ou de la fille, que de celui du père ou de la mère.
Moi - Je suis habité par ce proverbe chinois qui affirme
que «Si ton fils (ou ta fille) n'est pas meilleur que toi, tu as gâché ta vie.»
Toi - Père, tu as été le premier héros pour ton fils, le
premier amour pour ta fille. Tu nous laisses être désormais le père de
soi-même. Il te reste alors de t'inquiéter devant notre liberté gauchement
acquise!
Moi - Le vrai père est celui qui sait n'être pas trop
père, mais qui effectue un passage de relais. Il transfère à ses enfants le
germe de la paternité. Le père est celui qui nous permet d'exister sans la
mère.
Toi - Maman ma appris, étant bébé, que j'étais le centre
du monde? le cœur de son univers. Ma mère représentait la sécurité, la chaleur,
la compréhension. Je revis parfois aujourd'hui ces confortables sentiments dans
mes relations amoureuses, surtout au début, lorsqu'elles sont fusionnelles.
Moi - En effet, la mère aime et protège de façon
inconditionnelle et totale. Les fonctions plus spécifiques de la mère sont
d'abord de matrice, de nourrice, de protection. Autant de puissantes forces de
rétention.
Le rôle du père n'est alors permis qu'à partir du fait
que la mère nomme le père et le désigne à l'enfant. «On choisit son père plus
souvent qu'on ne le pense» disait Marguerite Yourcenar.
La mission unique du père en est une de distinction,
d'identité, d'affirmation.* Il dessine les frontières. Il prononce les interdits.
Le père éduque ses enfants dans le sens du mot «educere» : conduire à
l'extérieur, guider, diriger. Chaque fois que l'on se met en mouvement, que
l'on traverse dans l'inconnu, on «fait» du père avec soi-même. Et dans ce sens,
ce n'est pas un absolu que le «père» soit le géniteur.
Toi - Je réalise aujourd'hui que les adultes sont aussi
des personnes qui ont leurs faiblesses. Il y a des réussites, on compte aussi
des espoirs déçus. L'éclat de mon héros a terni et d'autres amours sont venues
combler ma vie. Cependant, ce qui est étonnant, c'est que plus je grandissais,
plus tu devenais intelligent!
Moi - L'affection du père est presque toujours en conflit
avec ses devoirs d'autorité. Le vrai père, c'est celui qui indique les limites
pour la sécurité et les horizons pour la liberté. C'est celui qui ouvre le
chemin par sa parole et souhaite l'élargir par le témoignage de ses actions. Un
exemple, c'est surtout ce qu'un père peut être pour son fils et sa fille.
Toi - Il y a aussi le père vieillissant, à la fois
inquiet et heureux de voir sa fille donner le jour à un enfant, de voir «son
jeune» batailler pour trouver sa place au soleil, d'observer ses enfants
prendre maison.
Il y a cet autre père malheureux qui ne se perçoit pas à
la hauteur de l'amour qu'il éprouve pour ses enfants.
Moi - Un homme sait qu'il vieillit lorsqu'il commence à
ressembler à son père. Je pense que le vrai père cherche l'occasion d'assurer
la continuité, de transmettre ce qu'il a reçu, de le léguer amélioré. C'est
peut-être ça notre principale raison d'être.
Toi - Mais il y a tellement de choses à apprendre, dans
notre monde de plus en plus complexe et changeant. Nous avons besoin d'aide. On
doit se choisir à nouveau des pères... des repères.
Moi - Avec l'âge, je constate que je sais
peu de choses. Mais une certitude persiste, c'est que l'enfant de la femme est
le père de l'homme, c'est-à-dire que l'on est déterminé par notre passé (selon
Sigmund Freud).
Et que pour s'en libérer, pour que l'enfant soit l'avenir
de l'humanité, il faut qu'il devienne, pour lui-même, ses propres père et mère.
Comme s'enfanter soi-même!
Dorénavant, pour être un bon père, pour assurer la
continuité du Monde, je me mets à l'écoute de mes petits enfants!
Avec toute ma tendresse, Bonne fête des Pères à toi, mon
cher fils, à toi ma chère fille.
Gilles Châtillon
Notes : Ce texte a été publié dans une première version en juin 2007.
Références
«Chacun cherche un père», Marcel Ruffo, Éditions Anne Carrière, Paris, 2009.
«Homme et fier de l'être», Yvon Dallaire, M. Ps. psychologue. L’auteur y dénonce les préjugés contre les hommes et fait l'éloge de la masculinité, Éditions Option. http://www.yvondallaire.com